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Fille de Choix

Fille de Choix #14

Gwen PItseys: goûteZ Ses disques !

Dix années de critique musicale et, pour reprendre les mots de Gwen, “environ 25 ans à rôder dans les salles bruxelloises et les festivals en Belgique et à l’étranger.” Une sélection qui vous bottera assurément le cul en ce début d’année laborieux et aussi un texte à lire absolument juste ici. Vive les enculé.e.s !

la playlist 100% féminine de Gwen
Le texte:

Cela m’a pris pas mal de temps avant de comprendre que quelque chose n’allait pas et que ma propre résignation ne risquait pas de faire évoluer les choses. 

À mes débuts, les initiales qui bouclaient mes textes occultaient mon genre et, dans une certaine mesure, faisaient office de protection. Il m’est donc déjà arrivé d’être traitée « d’enculé » sans qu’il ne soit venu à l’esprit de mon interlocuteur qu’il s’adressait en réalité à une « enculée ». 

Lorsque j’ai frappé à la porte de Goûte Mes Disques il y a une bonne dizaine d’années, je ne me suis même pas donné la peine de compter le nombre de collaboratrices dans l’équipe. Cela me paraissait normal que le terrain soit en grande majorité occupé par des hommes et j’acceptais cet état de fait, surtout s’agissant d’aborder des genres musicaux chargés en testostérone.

C’était d’ailleurs normal de compter sur ses dix doigts le nombre de filles présentes à un concert plus bruyant que la moyenne. C’était normal de se coller le long des murs dès que le mosh pit commençait à rouler des pectoraux. C’était normal d’opiner en silence pendant qu’un expert en carton se répandait sur l’œuvre d’un groupe déjà bien connu. Pourquoi l’interrompre alors que l’affaire n’avait jamais été envisagée comme un dialogue ? Et puis c’était normal de s’éloigner pour fuir la main anonyme qui venait d’agripper ton cul dans la foule, cette main sans remords qui t’a contrainte à abandonner la seule place où tu apercevais enfin un bout de scène.


On a tendance (et à raison) à d’abord rendre hommage aux premières de cordée, celles qui ont défriché le terrain à coups de machette en épongeant au mieux, les roulements d’yeux, au pire, les insultes. Aujourd’hui, j’ai envie de saluer toutes ces jeunes femmes que je croise de plus en plus souvent dans les salles. Elles ont dix, quinze, vingt ans de moins que moi et n’hésitent pas une seconde à jouer des coudes, au propre comme au figuré. Elles ne s’excusent de rien, s’infiltrent dans les brèches et m’obligent à les rejoindre au milieu de la fosse, quitte à considérer un remplacement de hanche. Je suis impatiente que les mêmes convertissent leur enthousiasme sur papier, qu’elles aient pleinement confiance en la justesse de leurs opinions et partagent sans filtre les pépites qui viendront enrichir nos playlists. Elles me donnent toutes les raisons d’être optimiste.

Luik Stories me fait l’honneur d’ouvrir cette année nouvelle (et d’enterrer la précédente) avec une quarantaine de titres qui tente tant bien que mal de réconcilier les vieilles marmites et la cueillette du jour, le punk à maman, le folk de feu de bois et la techno qui éprouve les cervicales. Je n’ai pas trop l’habitude faire le tri. Le seul point commun entre toutes ces artistes, c’est qu’elles m’accompagnent au quotidien, depuis des années ou depuis quelques heures. Et il en manque tellement…

(J’en profite aussi pour glisser un remerciement à tous les amis/membres du « Royal Penis Club » de Goûte Mes Disques qui ne se sont jamais dérobés à aucune discussion, aussi abrupte soit-elle. Et puis, bien sûr, à Camille N. qui nous a enfin permis d’écrire « rédactrices » au pluriel depuis moins d’un an.)

Gwenn Pitseys

Tous les mois, une nouvelle curatrice nous sélectionne une playlist où les artistes féminines sont majoritaires. Pour qu’elles existent, pour qu’on les découvre, pour se battre contre le sexisme.

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